CONTE DE NOEL...

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LE PERE NOËL...

 

 

 

 

 

LES HOMMES DE LA 121

La locomotive "antédiluvienne" du... "père Noël.

Baptistin Pitalugue, dit Titin, mécanicien de route au dépôt de Miramas de la Compagnie du P.L.M., se pencha à nouveau, hors de la cabine, pour regarder à travers les verres enfumés de ses lunettes le feu vert du sémaphore du Petit Palais. Puis il siffla consciencieusement à la traversée de la gare déserte et ouvrit tout grand le régulateur de la vieille 140 J. Le monstre trapu soufflant et crachant, trainait à 40 à l'heure les quinze cents tonnes d'un train de marchandises, face à un Mistral déchaîné. Prenant la petite pelle carrée, Titin fit basculer la porte du foyer.

Une lumière rouge éclaira alors ses jambes en même temps que la forme recroquevillée de Félicien Dumas, dit Pitchounet à cause de sa petite taille, qui essayait de récupérer ses forces adossé près du tender.

Rageusement le mécanicien arrachait au tender des pelletées de charbon pour les lancer à toute volée au fond du foyer.

«Oh pétard de voleurs! Oh fant de lune!« criait-il dans le bruit de la ferraille et le sifflement de la vapeur. Oh je me la rappellerai cette nuit de Noël de 1935! Huit heures du soir qu'ils attendent ces enficelés pour m'empéguer une patache sur Cavaillon! Naturellement, je ne serai pas rentré pour le réveillon. Ô coquin de sort qué métier! Mais qué métier!»

Pitchounet, le chauffeur, pendant ce temps essayait de se faire oublier en se faisant encore plus petit qu'il n'était naturellement. Il est vrai que depuis un an qu'il roulait avec Titin, il n'avait pas porté chance à son chef. Pas maladroit à la pelle malgré ses 155 centimètres et sa taille fluette qui, à 25 ans, lui donnait encore l'apparence d'un gamin, il aurait fait un compagnon fort acceptable s'il n'avait eu, en dehors de son service, des activités trop fatigantes pour le bien de l'équipe. En effet, Pitchounet aimait danser et il dans sait bien. Ce talent et son allure d'enfant malheureux lui valaient pas mal de succès auprès des filles de ce fait il ne consacrait pas (c'est le moins qu'on puisse dire) tout le temps qu'il fallait à un repos réparateur de forces. Nos seulement on le voyait, comme il était normal, à tout « baletti » qui pouvait s'organiser à Miramas ou en Arles, mais encore il filait à Marseille à toute occasion pour s'y livrer à son occupation favorite. Aussi, quand il arrivait, souvent en courant et à la dernière minute, pour prendre son service, ses coups de pelle manquaient quelquefois de vigueur et sur la splendide pacific 231 G qui était au début la propriété de Tintin, ce dernier était plus souvent qu'à son tour, obligé de prendre la place de son chauffeur trop las, non seulement la moitié du temps, comme il était l'habitude, mais trois bons quarts, sous peine d'attraper de déshonorantes et ruineuses minutes de retard.

Etant de sa nature coléreux mais étant aussi le meilleur garçon que la terre eût portée, il se gardait bien d'en souffler mots aux chefs mécaniciens et Pitchounet, pas mal noté, préparait tout de même son examen de mécanicien.

Mais un jour Titin commit la fatale imprudence de confier, à titre d'essai, le «manche» à son chauffeur pour se mettre en tête d'un rapide. Que se passa-t'il alors? Pitchounet avait il mal jugé la distance? Pensait-il à ses amours un moment de trop? Le fait est que la machine aborda le train de telle façon qu'un postier de «l'ambulant» fit une chute et que le choc de l'abordage fût ressenti jusqu'en queue. Patatras, procès Verbal de la POSTE, plainte de voyageurs, rapport fulminant de la gare, colère du chef de dépôt…

Et une semaine après l'équipe solidairement responsable, se retrouvait sur une vaillant, puissante, mais peu reluisante 140 J qui trainait des trains de marchandises à travers la Crau, tandis que la 231 G s'envolait gracieusement entre des mains plus sûres.

Donc, le 24 décembre, à 22 h 30, un Titin au comble de sa fureur, un Pitchounet somnolent et une 140 J qui crachait des nuages noirs de fumée épaisse, avançant lentement vers le Nord. Le Mistral hurlait dans les peupliers et emportait fumée et étincelles à une vitesse fantastique!

Le ciel scintillait d'étoiles. La machine ahanait et Titin jurait tout en pelletant. Ayant refermé la porte du foyer, le mécanicien se pencha de nouveau au dehors. Et là, juste à mi chemin entre Le Petit Palais et Cavaillon, il crut voir dans la nuit, à travers ses lunettes, quelque chose qui lui fit écarquiller les yeux. Encore très loin, mais très perceptible dans l'air sec où le Mistral ne tolérait aucune brume, une lanterne rouge clignotait au ras du sol. En même temps, deux pétards éclataient l'un après l'autre sous les roues du bissel avant. « Fant des pié ! Nous sommes jolis ! » S'écria Titin en fermant d'un coup brutal le régulateur et en déclenchant le frein à air. Privée de force, la locomotive buta contre le Mistral et ralentit, tandis que l'onde du frein, progressant le long des 500 mètres du convoi, fit grincer les sabots contre les bandages. La vitesse descendit à 35, puis à 30, puis 25, tandis que la petite lanterne devenait de plus en plus brillante en se rapprochant. Jouant en maître de son frein, Titin immobilisa ses 1 500 Tonnes exactement à 10 mètres de ce signal. Car cette lanterne, posée à gauche de la voie sur le sol, était un signal à main qui couvrait un obstacle. Et l'obstacle n'était pas loin. C'était tout simplement un wagon, un vieux wagon de 8 Tonnes, que le Mistral avait dû mettre en mouvement et qui avait dérivé. Pour une raison mystérieuse (peut être la chute d'une plaque de garde) le wagon erratique avait déraillé, précisément sur la voie 2, à 8 kilomètres de la gare la plus proche. Cette fois Titin ne dit plus rien. La lutte dépassait le coup de Gueule. Résigné et morne, il siffla «à la couverture». Là bas, en queue du train il vit le lumignon du conducteur descendre du fourgon de queue, hésiter… le bougre semblait s'efforcer de n'avoir pas entendu.

LOCOMOTIVE 140 J

La 140 J de Titin...

Alors, le conducteur de queue, se résignant à l'inévitable, répondit d'un signal de sa lanterne et partit dans la nuit pour « couvrir ». Le chef de train, un petit sec, descendit du fourgon de tête et vint rejoindre l'équipe. Tous deux regardaient d'un air lugubre le wagon déraillé, qui n'était gardé que par la lanterne rouge.

« Hé bé qué fazen ?» dit Tintin ?

« Qué vous que fagué ? » répondit l'autre. Je vais porter la demande de secours jusqu'à L'Isle. Comme c'est un soir de Noël, avec tous les supplémentaires, ils n'auront pas de machine pour venir relever, et nous, on va nous piloter voie 1. Ce qui veut dire que nous sommes ici pour toute la nuit. Clair, net et précis!

«Oh bonne mère, qué métier !» dit Tintin.

«Tu peux le dire, collègue », dit le chef de train. Ayant dit il s'enveloppa de sa cape et, bien à regret, s'apprêta à partir. Bien à regret, car en ce temps, il n'y avait guère de circulation sur les routes secondaires la nuit et la gare était à 8 kilomètres. Il ne fallait pas compter se faire porter.

Mais à ce moment précis on entendit, porté par le Mistral, un long coup de sifflet. Puis un autre et encore un autre. Un train sur la voie 1 !

« On va l'arrêter » dit le chef de train.

« Ca, ce n'est pas un train ordinaire », dit Titin pour siffler comme ça c'est sûrement le wagon de secours!»

« Tu es fada ! Comment veux tu qu'il soit déjà là ?»

«Je ne sais pas comment il est déjà là, mais je mange un chien vivant si ce n'est pas lui».

Et c'était lui, en effet. Au nord, vers Avignon, on vit poindre un fanal, flanqué d'une gerbe d'étincelles. C'était un drôle de fanal qui ne ressemblait en rien aux lanternes avant des machines. Apparemment le convoi avait déjà changé de voie et il arrivait à contre-voie sifflant en se rapprochant. Bientôt il fût visible tout entier. Une machine, un fourgon, le wagon de secours, le tout s'immobilisant tout près de l'obstacle.

Quelle machine bizarre ! Titin ne l'avait encore jamais vue. Elle n'avait que 2 essieux moteurs et un bissel arrière, un cylindre à simple expansion, une haute cheminée. Le fanal était accroché au milieu, très haut. On eût dit une locomotive du siècle dernier comme on en voit sur les gravures. On devait l'avoir tirée d'on ne sait quel fond de voie de la rotonde d'Avignon.

Du fourgon descendit un vieux moustachu, qui ne pouvait être que le contremaître; mais Titin qui connaissait tous les contremaîtres d'Avignon ne l'avait jamais vu. Un remplaçant sans doute, comme beaucoup de ceux qui travaillent cette nuit de Noël. Ayant examiné le wagon déraillé, l'homme aux grosses moustaches vint trouver Tintin qui était descendu.

« Hé bé compagnon, on espère ?» demanda le vieux.

« Comme vous voyez, chef ».

« Ne te mange pas les sangs, mon bon ! On va te le lever ce wagon, que tu n'auras pas le temps de le voir partir !»

"Pour ça cocagne ! De toute façon la nuit est fichue".

« Ne croit pas ça petit, Dans un quart d'heure tu repars. Allez zou, boulégan !» cria t'il à son équipe. « Deux crics, des cales ! » Une dizaine de gaillards puissants et tous moustachus dont Tintin ne connaissait aucun, sautèrent du fourgon où ils se chauffaient, ouvrirent le wagon de secours et en tirèrent sans effort apparent, deux énormes vérins qu'ils disposèrent en moins de cinq minutes. Déjà les manivelles étaient en action ! Le wagon déraillé se soulevait et bientôt il était sur les cales. Les vérins attaquèrent de nouveau. Tintin, stupéfait, remonta sur sa machine, tandis que le chef de train regagnait son fourgon. Et, à peine remonté, il vit le maudit wagon retomber sagement sur les rails. Déjà l'équipe des moustachus remportait les vérins et les cales.

Le mécanicien de la machine de secours se pencha au dehors et demanda : «  Dites, Monsieur Noël, on l'attache ce wagon ? ». "Bien sûr, répondit l'interpelé ? Oh Causabon, va faire l'attelage et tu lui mettras une lanterne de queue !" En deux minutes, le wagon remis sur les rails fut attelé à la machine du train de secours et le contremaître revint près de Tintin.

« Alors Titin, je te l'avais dit que tu repartais dans un quart d'heure ? ».

«  C'est juste répondit l'interpelé. Vous avez fait un brave travail ! Mais dites moi, comment se fait-il que je ne vous ai jamais vus ? ».

« Hé, mon bon, le père Noël, on ne le voit que le 24 décembre ! Allez, Adieu Titin ! Bonnes fêtes ! ».

Là-dessus il remonta dans le fourgon. Le train de secours repartit avec son antique locomotive de musée qui sifflait éperdument et le sémaphore de L'isle, qui s'était ouvert dans l'intervalle (on le voyait de plusieurs kilomètres dans cette nuit claire de Mistral), se referma derrière cet étrange convoi. Titin et le chef de train se regardèrent.

« Hé bien, qu'est ce que je fais ? ».  « Tu vas en marche à vue jusqu'à la gare et tu verras ce qu'on te dira ». Titin siffla. Le chef de train remonta dans son fourgon et la brave 140, patinant de ses huit roues motrices, jetant des étincelles partout, démarra lentement. Les attelages se tendirent, les tampons s'entrechoquèrent sous la réaction et on roula. Quatre à l'heure, puis six, dix, quinze, pas trop, pour pouvoir s'arrêter à l'Isle. Le feu jaune du disque était déjà tout près, on avançait toujours à 15 à l'heure quand soudain, le sémaphore, bien visible à 1 500 mètres plus loin, vira au vert. Titin se frotta les mains. On y sera à la maison pour le réveillon ! Et puis il réfléchit : la machine de secours a déjà dégagé le canton. Cela veut dire, en calculant à peu près, qu'elle a roulé à 80 à l'heure ! Brave machine du père Noël avec son allure antédiluvienne. Et puis, à vingt mètres de lui, il vit le disque tourner à son tour et prendre une belle, magnifique, couleur verte. Voie libre ! Oh joie !

Régulateur grand ouvert, la machine trapue donnait toute sa puissance et tirait sur les attelages à les faire craquer. La vitesse augmentait rapidement. Soudain, le mécanicien pensa au feu ! Ce n'était pas le moment de le laisser tomber. Il se disposa à empoigner de nouveau la pelle ; mais après toutes ces émotions, il se trouva tout à coup très las. Le tac-tac-tac monotone des roues sur les joints, au milieu du sifflement de la vapeur sortant alternativement des cylindres, produisant un effet légèrement soporifique. Il se pencha au dehors pour se réveiller, mais le défilé morne des ifs sous la lune donnait encore plus sommeil. Et puis, n'est ce pas Pitchounet qui fourgonnait dans le foyer avec son grand ringard ? Tintin, s'accroupit dans le coin de la cabine pour se reposer une minute… Soudain il se sentit secoué par l'épaule. Il se réveilla en sursaut et vit, au dessus de lui, la figure futée de son chauffeur.

« Dites chef, cria celui-ci, on est arrivé ! ».

Redressé d'un bon, le mécanicien regarda autour de lui. La locomotive dételée, roulait doucement à travers les voies de Fontcouverte, vers le dépôt d'Avignon. Pitchounet au régulateur, sérieux comme un Pape, donnait juste assez de vapeur pour passer à 30 sur les aiguilles. Le feu, apaisé, était prêt à jeter. Le charbon dans le tender avait diminué de moitié. Lentement, Baptistin Pitalugue, quinze ans de machine, réalisait que lui, mécanicien de route confirmé, avait dormi en service, sur sa machine. Enfin, baste, il n'y avait plus qu'à mettre son cachet sur le bulletin de traction et rentrer à Miramas par le premier train utile.

Il regarda son chronomètre : La machine de la « messagerie » impaire devait encore être au dépôt. En se dépêchant , il pouvait arriver à temps pour se faire conduire en gare par le collègue et rentrer chez lui dans le fourgon. Sans demander leur reste, les deux compères, une fois leur 140 J garée, filèrent à travers la rotonde et, bien sûr, n'eurent aucune peine à se rapatrier.

« Dites, Monsieur Pitalugue, demanda Pitchounet dans le fourgon du train de messageries, vous n'êtes pas fatigué au moins ? Je ne vous ai jamais vu dormir comme ça ».

« Evidemment que je suis fatigué ! Avec un emplâtre comme toi, je suis obligé de travailler pour deux, ça ne devrait pas t'étonner que je sois fatigué ! ».

« Ne vous fâchez pas, chef, je disais ça , comme ça ».

« Au fait, j'ai dormi combien de temps ? ».

« Depuis Cavaillon. On a eu une tôle au Petit palais et, comme vous étiez endormi, j'ai pris le manche. Le sémaphore s'est ouvert tout de suite et on est repartis ».

C'était donc un rêve. Voilà pourquoi tous les personnages, contremaître, machine, équipe de relevage, étaient inconnus. « Enfin, conclut Titin avec philosophie, j'arriverai à temps pour la fin du réveillon ». Dans la petite maison de Miramas, l'ambiance était chaude, malgré le Mistral qui soufflait dehors. Le père de famille, qui n'était autre que Baptistin Pitalugue, dit Titin, se remettait des ses fatigues. Les petits avaient compté les treize desserts, on avait chanté et puis les petits, emmenant les cadeaux avec eux, allèrent se coucher et l'on raconta quelques histoires. A ce moment, Titin eût l'idée de parler du rêve qu'il avait fait. Tout le monde l'écoutait avec le sourire, mais le grand père (le père de Madame Pitalugue) , qui était en retraite depuis 25 ans, après avoir roulé sur toutes les locomotives du début du siècle et même de la fin de l'autre, sortit de sa douce somnolence qui le tenait allongé sur un fauteuil au coin du feu…

En entendant décrire le contremaître, il dressa l'oreille. « Tu dis que c'est un gros moustachu et qu'il s'appelait Noël ? ».

« Oui, et les compagnons lui disaient Monsieur Noël ». « Eh bé c'est Monsieur Boufigue, Noël Boufigue. Il était contremaître de la grue pendant près de vingt ans et c'est toujours lui qui allait aux relevages, surtout la nuit. « Vous le connaissiez vous ? Il existe ? ».

«Mais oui, je l'ai bien connu, Noël Boufigue. Il était si brave que tout le monde l'appelait «le père Noël». Il n'a pris sa retraite qu'à plus de soixante ans. Il disait toujours qu'on ne pourrait pas se passer de lui et qu'il serait obligé de revenir pour nous dépanner. Le pauvre! Il n'en a guère profité de sa retraite. Il est mort, peuchère, le 14 décembre… 1908».

Conte de Jean STERN.

Extrait de "La vie du Rail" N°1222 du 14 décembre 1969.

Voir aussi... Poésies et chemins de fer...

 



09/12/2007
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