LES CHEMINOTS SOUS L'OCCUPATION..

101 LES CHEMINOTS SOUS L'OCCUPATION

 

 

 

Cheminot sous l'occupation... Un métier à hauts risques.

La situation des cheminots durant la guerre que ce soit en Vaucluse comme dans tout le pays, va être délicate et ambiguë... Comment, pour ces hommes pétris du sens du devoir, parvenir à assurer un travail irréprochable au service des populations civiles, tout en limitant au maximum, sans éveiller les soupçons, le service rendu à l'occupant? Comment aider, voire participer, à des actions visant à mettre hors service, un matériel qu'habituellement on met un point d'honneur à conserver dans un parfait état de marche ? Comment préparer des sabotages dans lesquels des camarades de travail risquent de trouver la mort? Comment détruire matériel et infrastructures, tout en conservant un potentiel suffisant pour assurer le moment venu le transport des troupes de libération? Nombre de cheminots payeront de leur vie cet engagement.

Entrons un peu dans le quotidien des hommes du rail...

Les cheminots en première ligne.

Après 20 ans d'incertitudes politiques et économiques suivant la grande guerre, la nationalisation des chemins de fer, l'ordre de mobilisation générale est à nouveau placardé, sur les murs des villes et villages. Le 24/08/1939 un arrêté Ministériel réquisitionne l'ensemble des ressources nationales. Le 1/09 le chemin de fer est à son tour réquisitionné pour accomplir sa difficile besogne. Moins de 3 mois après l'ouverture des hostilités les premiers trains de permissionnaires circulent sur les voies françaises. Pour séparer les flux, des circulations spécifiques sont mises en place... Dans un premier temps, les effets directs de ce conflit ne sont pas ressentis en Provence. La revue des cheminots "NOTRE METIER" adapte son format et propose diverses rubriques spécifiquement à destination des cheminots sous les drapeaux tout en continuant à leur adresser les nouvelles (pas toujours bonnes...) du réseau. Un système de "lettres" et d'envoi de livres et revues pour les soldats est organisé...

Revue "NOTRE METIER" 12/1939.

LOCO 141 E

Une locomotive photographiée durant la guerre par M Vilain. On aperçoit la bâche cache lueurs sur le toit de la cabine de conduite ainsi que les bandes de visibilté et les tampons peints en blac à l'avant de la machines... Les trains roulent sans feux à l'avant pour ne pas être repérés par l'aviation.

La guerre était prévisible, voire attendue et des dispositions avaient été prises concernant les chemins de fer. Un plan minutieux de transports de troupes, d'évacuation préventive de population civile et de repli des institutions avait été élaboré par le gouvernement et les services techniques de la toute jeune S.N.C.F.. Dans un premier temps tout semble se dérouler suivant les prévisions. Les populations de l'Est sont évacuées (environ 5 400 réfugiés du Nord et de l'Est reçus en Vaucluse). Les appelés sont regroupés, conduits vers leurs unités, puis vers les frontières accompagnés de tout leur matériel. Les services administratifs parisiens de la S.N.C.F. sont repliés. Une fois les troupes mises en place le chemin de fer assure la rotation et le transport des permissionnaires. Suivant les instructions du 27/10/1939 relatives à ces flux de soldats, Avignon devient gare de rassemblement. Les permissionnaires y sont regroupés puis expédiés vers des centres de répartition d'où ils sont conduits à destination. De retour de permission ils empruntent le même chemin en sens inverse. Des aménagements spécifiques sont effectués en gare. Un baraquement pour les soldats et visa des permissions ainsi que des latrines, sont montés entre le bâtiment des accessoires et le réservoir coté Nord de la gare. Une passerelle métallique est érigée coté sud permettant la traversée des voies. Un escalier de bois permet aux militaires de quitter les emprises ferroviaires sans traverser les lieux "civils", directement vers l'avenue Monclar. Le 25/11/1939 une cantine de la croix rouge est ouverte en gare (fin 1939 le poste de croix rouge de la gare a distribué aux militaires de passage environ 350 kg de confiture, 400 kg de sucre, 1 600 kg de pain, 12 000 barres de chocolat, 6 000 fromages, 60 kg de saucisson, 100 boîtes de lait et 15 litres de Viandox).

 

(extrait du: Vaucluse dans la guerre)

Pour les cheminots roulants tout est aussi un travail de titan. De véritables norias ferroviaires sont mises en place. Les machines tournent en "double équipe"... On attelle un wagon dortoir derrière la locomotive et pendant qu'une équipe de conduite y prends du repos une autre équipe pilote la machines. Les locomotives (et les hommes) se ravitaillent dans les gares et ne rentrent aux dépôts que le moins souvent possible. Les temps hors résidence sont extrêmement long.

En avril 1940 un premier train sanitaire transporte environ 200 blessés à Carpentras. En juin de nombreux trains d'évacués civils et militaires arrievnt en gare d'Avignon. 200 blessés y arrivent également fin novembre (extrait du Vaucluse dans la guerre). 

Les armées allemandes prenent les commandes de la S.N.C.F. . Les cheminots subissent...

Le 18/06/1940, les Allemands investissent le siège de la S.N.C.F. à Paris. Le 22 l'armistice est signée. Aux termes de la convention la S.N.C.F. est "mise à disposition" de l'occupant. Elle conserve la maîtrise technique mais doit se plier aux exigences de l'autorité allemande en terme de demande de transports. Autorité d'occupation qui se charge de la surveillance et du contrôle. Elle doit assurer, dans le délai le plus bref, la remise en état de son réseau et la reprise de l'exploitation. Mais la Société Nationale est fortement pénalisée par le nombre de ses employés retenus outre Rhin et par la présence de la ligne de démarcation coupant le réseau en deux, sans tenir compte des divisions administratives originelles de la S.N.C.F.. Le chemin de fer est mis encore à contribution pour rapatrier les réfugiés qui le souhaitent et les cheminots de la ZO, exilés en zone sud, vers leurs anciennes affectations. Il est utilisé également au rapatriement des machines outils dans les dépôts et ateliers mais également pour les transports de troupes allemandes et l'expédition des prises de guerre vers le Reich. Le 5/08 le Gouvernement abroge le régime de réquisition des chemins de fer en temps de guerre mais conserve certaines mesures exceptionnelles pour permettre au chemin de fer de faire face à la reprise rapide du trafic. Enfin un obstacle se dresse contre la reprise normale des transports: La perte de matériel roulant. En effet les autorités Allemandes pour laver l'affront de 1918 (l'Allemagne avait dû livrer une impressionnante quantité de matériel dont certaines machines sont affectées à Avignon) et pour faire face aux énormes besoins de la ReichBahn, vont opérer de fortes réquisitions d'engins. En plusieurs vagues (dont une importante correspondant à l'extension du front russe) et malgré ses oppositions, la S.N.C.F. se verra à l'automne 1940 contrainte de livrer plusieurs milliers de machines à vapeur (et pièces de rechange) ainsi que plusieurs dizaines de milliers de wagons, voitures et fourgons. Un matériel qui manque cruellement pour assurer les transports nécessaires à l'économie française (elle devra également fournir un important nombre de spécialistes en métiers de la métallurgie, des mécaniciens, chauffeurs etc.). Quant aux cheminots ils doivent se contenter de machines anciennes et poussives dépourvues de pièces de rechange et que l'on sollicite au delà de leurs capacités... Ainsi que d'un combustible d'une extrême médiocrité. Un charbon mêlé de terre ou de pierres, de basse qualité que l'on surnomme "poussot"... (pousse au crime!).

Le syndicat cheminot est dissous par décret du 26/09/1939. Tous ses biens mobiliers et immobiliers ainsi que l'argent de caisse sont mis sous séquestre en 1941.

Parallèlement il est nécessaire d'assurer la défense passive pour la sécurité des agents et des passagers. Les locomotives sont équipées de bâches "cache lueurs" entre abri de machine et tender. Les feux sont occultés. Il en est de même dans les gares qui sont soumises à diverses obligations. Peinture et camouflage des fenêtres, limitation de l'usage de l'éclairage, de l'utilisation du pétrole et du chauffage. Il est à noter que l'obturation et le camouflage des ouvertures sont demandés dés 1939. Mais cela ne semble pas avoir été très suivi par les responsables des Chemins de Fer. C'est ainsi que le maire d'Avignon finit par adresser à la S.N.C.F. des réclamations à ce sujet, 1 mois 1/2 après le début des hostilités... Les patrouilles de surveillance ainsi que les vols de reconnaissance font apparaître de nombreux manquements dans le dispositif au niveau des emprises ferroviaires. Mais il faut bien le reconnaître la tâche n'est pas facile eu égard au nombre de services devant rester actifs durant la nuit pour assurer la régularité et la sécurité des circulations. Malgré tout, la mauvaise volonté de la S.N.C.F., surtout en Avignon, provoque l'ire des services de la défense passive. Les Vauclusiens en général et les Avignonnais en particulier ne paraissent pas avoir bien compris que la guerre est déclarée, même si pour l'instant elle ne concerne que le nord du pays. Ce faux sentiment de sécurité conjugué à une certaine indiscipline bien française, provoqueront lors des bombardements de 1944 la mort de nombreuses personnes... Pourtant les Avignonnais ont vu arriver le 21/03/1940 les premiers réfugiés Belges et Luxembourgeois, chassés de leurs terres par la fulgurante avancée des armées du Reich. Cohorte d'hommes, femmes et enfants parvenant enfin en Vaucluse, par route et par fer après un voyage long et chaotique... Aimé Autran, dans son ouvrage, mentionne l'arrivée en gare d'Avignon de 5 400 réfugiés venus du nord, de Lorraine et de divers endroits de la zone occupée entre le 20/06 et le 10/09/1940. Ces populations sont réparties sur diverses localités Vauclusiennes. Carpentras accueille également des trains de réfugiés de Lorraine qui sont hébergés en ville et dans les communes avoisinantes.

ABRI PERSONNEL

Les collectivités font creuser des tranchées abri en divers lieux (par exemple, à Carpentras et Cavaillon où l'on installe, respectivement, à proximité de la gare une tranchée de 180 mètres pour 720 personnes et une de 220 mètres pour 528 personnes...) et les particuliers sont invités à en faire tout autant pour y mettre leurs familles à l'abri des éclats d'obus... Les traverses de chemin de fer sont très prisées pour ce genre d'ouvrage... Du coté du chemin de fer, on installe de petits abris individuels dans les dépôts et triages pour que le personnel puisse s'y abriter en cas d'attaque aérienne. Ces "petites tours" en béton, pouvant servir d'abri à un ou deux agents seront bientôt très utiles... En ces périodes difficiles il faut aussi savoir faire des économies et participer à l'effort de guerre. On utilise ainsi dans certains établissements des "galettes" de "poussier" aggloméré, pour alimenter le poêle que l'on éteint la nuit. On trie aussi les déchets pour récupérer les métaux. Des affiches invitant les cheminots, mais également les particuliers à apporter dans les gares, les objets métalliques inutilisés sont placardées dans les gares. A Aubignan on finit par expédier plusieurs dizaines de tonnes de ferrailles! Un emplacement pour la récupération est même installé en gare. Les statues de bronze sont également "réquisitionnées" pour servir à la fabrication de fusées d'obus ou autres pièces militaires. C'est ainsi que, accompagné de diverses oeuvres Avignonnaises (Althen, les lutteurs de Charpentier, le nègre au serpent, Pamard, Aubanel, Roumanille... et puis aussi des oeuvres des villes de Cavaillon, Orange, Pernes, Monteux, etc etc..), le buste de Philippe de Girard ornant la place de la gare quitte en mai 1942, son piédestal pour la gare de la petite vitesse, antichambre avant... la fonderie...

Les conditions de vie deviennent difficiles. Les denrées manquent... Nourriture, savon, charbon, vêtements et chaussures... Les cheminots perçoivent pour certains métier des rations de "travailleurs de force". Quant à la pénurie d'essence, d'huile et de pneumatiques elle provoque la réouverture de petites lignes autrefois fermées au trafic des voyageurs par la coordination... Mais c'est surtout le trafic voyageurs qui est dynamisé car la production industrielle est en forte baisse faute de matières premières. Fin 1942 la S.N.C.F. a perdu près de 70% de ses trafics alors que les recettes voyageurs sont en hausse de 20% par rapport à l'avant guerre.

DE L'OCCUPATION A LA RESISTANCE...

 

 

Dés leur arrivée en Vaucluse en 1942 les occupants mettent en place une surveillance sévère des lignes "principales", car susceptibles d'être visées par les opérations militaires. Si la ligne "impériale", de par sa position stratégique sera maintes fois la cible d'attaques, les lignes secondaires et même la petite "oubliée" à voie métrique desservant les confins du département, connaissent les affres du conflit. Après l'envahissement de la zone libre les armées Allemandes et Italiennes occupent la totalité du territoire. En Avignon et sur une partie du département ce sont finalement les armées Allemandes qui s'installent bien que les accords avec leurs alliés auraient du placer le département sous domination italienne... Peu à peu les Allemands se substituent aux Italiens (avec qui ils ne semblent pas vraiment s'entendre). Outre Avignon qui abrite l'Etat Major, un autre poste de Commandement est positionné à Cavaillon. Les occupants investissent donc les installations ferroviaires. Cette promiscuité entre agents S.N.C.F. et militaires allemands ne se passe pas sans frictions, d'autant que l'occupant ne semble pas se "plier" aux règlements. Des affiches bilingues doivent être placardées dans les gares pour rappeler aux troupes d'occupation qu'elles ne doivent en aucun cas intervenir dans le service des trains.

Les premiers mouvements de "résistance" cheminote...

Malgré cette présence permanente certains cheminots commencent à "résister" du mieux qu'ils le peuvent. D'aucuns avaient déjà pris cette décision bien avant l'invasion en s'opposant au régime de Vichy... Dés septembre 1940 le Parti Communiste avait créé 6 groupes en Avignon; 3 au dépôt, 2 en gare et 1 au service VB. René Canonge, Félix Charre, Fernand Arnoux, Marcel Trouillier et Michel Bellot en sont les principaux instigateurs. L'action n'est pas sans risques car le décret loi du 26/09/1939 dissout le Parti Communiste et toutes les organisations affiliées (dont les syndicats). Les agents de la S.N.C.F. convaincus de relations avec des communistes ou affiliés sont poursuivis, déplacés, voire révoqués ou même arrêtés. Alors que les parlementaires communistes sont déchus, plusieurs cheminots sont condamnés par un tribunal militaire à 5 ans de prison (Lucien Midol de Villeneuve St Georges) ou à mort (7 cheminots dont Jean Catelas d'Amiens). Pierre Sémard* et Tournemaine sont également condamnés à 3 ans de prison. Ces groupuscules se développent malgré tout, lentement à partir de juillet 41. Dés octobre 1942 un groupe de résistance est créé au dépôt d'Avignon. Parallèlement une forme de "résistance passive" commence à s'organiser. Dans les ateliers maintenance et réparations de machines se font peu à peu plus difficiles et plus lentes. Les outillages sont "perdus", les pièces de rechange ont des "difficultés" à sortir des magasins, les bouteilles d'acétylène se vident vite... très vite... Bien que les réseaux clandestins ne soient pas encore complètement formés des actions visant à ralentir le trafic sont organisées. Le 17/09/1942 deux kilomètres après la gare de Bollène les signaux sont mis en dérangement par diverses actions simples ne nécessitant aucun matériel militaire. Si cette action n'avait évidemment aucune chance de provoquer le moindre déraillement, elle provoque de fortes perturbations. Un train spécial, transportant l'amiral de la flotte Darlan, réussit toutefois, sous haute surveillance à traverser la gare à 0 H 28... Une rafle est immédiatement ordonnée en ville mais n'apporte aucun résultat aux enquêteurs. Il reste que certains cheminots n'hésitent pas à utiliser la manière forte. Ils "travaillent" dans le dépôt où 3 explosions se produisent le 28/04/1942 vers 10H45. Une machine y est endommagée... Une autre locomotive est sévèrement avariée le 29/07 vers 23 H... en gare d'Avignon, par une explosion qui fait sauter un rail. Ils agissent même en dehors de leur "domaine"... C'est ainsi que le 15/03/1942 un groupe d'employés des rotondes attaque et saccage, place de l'horloge à Avignon, le Centre de la Légion des Volontaires Français Contre le Bolchevisme... Les cheminots attaquent également le 10/01/1944 un bar de la rue des Lices (Avignon) où se réunissent habituellement les agents de la GESTAPO. Peu à peu, les cheminots se regroupent pour prendre une part de plus en plus active et organisée à la résistance. Ils fournissent de précieux renseignements sur les mouvements de troupes, les circulations ferroviaires, etc. . Ils participent à l'armement des maquis... Des colis "d'outillage" expédiés depuis Lyon arrivent en gare de Carpentras... Ils sont distribués (via diverses complicités, dont celles de cheminots) aux adresses indiquées... Dans le maquis du Ventoux.

Résister c'est aussi militer, écrire ou diffuser la presse clandestine. Dés décembre 1940 et janvier 1941 des tracts "l'humanité" N°86 et 87 sont retrouvés au dépôt. Le 29/04/1942 des valises remplies de tracts et de plusieurs exemplaires du journal "libération" sont interceptés en gare d'Avignon. Expédiés de la région Lyonnaise ces bagages devaient être reçus par M Grillet (contrôleur principal des POSTES au centre de tri d'Avignon gare). Celui-ci devait en prendre livraison et leur faire quitter les emprises ferroviaires par le biais des chariots de courrier. Malheureusement l'opération n'a pu être menée à bien. MM Grillet, Clauzon (Louis. Sous-chef de brigade Avignon) et Paturel (Etienne. Ouvrier au dépôt Avignon) sont arrêtés. L'enquête diligentée par la gendarmerie démontre que de très nombreuses personnes sont impliquées. M Grillet est suspendu de ses fonctions puis réintégré, suite au non lieu prononcé à son encontre le 20 mai (faute de preuves...). Le 2/05/1942 des tracts sont interceptés en gare d'Avignon. Ils avaient été déposés dans le boite aux lettres des P.T.T.. D'autres sont distribués hostiles au S.T.O.. 7 personnes, dont un haut fonctionnaire du ministère de l'intérieur, sont arrêtées en gare d'Avignon le 1/05/1942. 2 sont déportées ultérieurement. Ils convoyaient le numéro "11" du journal clandestin "LIBERATION" qui est intercepté. En juin 42 des papillons imprimés "Patriote qui voulez libérer la France, préparez la victoire sur les boches en utilisant les enseignements du passé", sont trouvés au dépôt d'Avignon. Le 24 juin, des tracts "l'Humanité" et "Vie Ouvrière" sont interceptés en gare de Sarrians dans un wagon. Leur expéditeur est inconnu. Ils ont certainement été placé là durant le voyage... Le 18/07 des feuillets imprimés sont à nouveau trouvés au dépôt d'Avignon CAMARADE SOCIALISTE, VIENS AVEC NOUS!, dans les tranchées de protection. Gustave Fouquet, manoeuvre au dépôt, est soupçonné mais les indices sont trop faibles pour qu'il soit arrêté. Des tracts sont aussi distribués aux cheminots ainsi qu'à la population Avignonnaise, pour avertir du danger présenté par l'occupation Allemande. Le 23/10 des tracts sont saisis au dépôt des rotondes. Ils sont intitulés:

  • "CONTRE HITLER ET LAVAL GUERRE A MORT"
  • "PAS 1 HEURE DE TRAVAIL, PAS 1 HOMME POUR LES BOCHES"
  • "ANCIENS COMBATTANTS DE LA LEGION, LAVAL, PETAIN, DARLAN, VOUS TROMPENT, VOUS TRAHISSENT, POUR SAUVER HITLER DE LA DEFAITE".
    "PAS UN CHEMINOT POUR HITLER"

Plusieurs tracts sont distribués en novembre aux rotondes d'Avignon ainsi qu'à Oullins, Vénissieux, Marseille, Nice, Arles, Nîmes, Chambery... Ils protestent contre les dernières mesures gouvernementales, militent pour la relève des prisonniers et appellent à manifester le 11... C'est ainsi que le 4 des feuillets imprimés sont ramassés sur une voie de garage puis sur la plate-forme d'une machine au dépôt. Trois cheminots sont soupçonnés mais relâchés faute de preuves. Le 9/12 un colis contenant des tracts de "propagande gaulliste" est découvert en gare d'Orange. Il avait été expédié de Lyon mais son destinataire vauclusien n'était pas venu en prendre livraison en gare... 4 jours plus tard des papillons intitulés "Ménagères" sont retrouvés en gare d'Avignon.

Quand les cheminots sont contraints de rouler pour l'ennemi...

Pour d'autres, mais il sont rares, le gouvernement et l'occupants deviennent des "pourvoyeurs" de travail. Ils incitent jeunes et chômeurs à partir travailler outre Rhin, moyennant un salaire et des conditions "intéressantes". Les premiers "volontaires" quittent la gare d'Avignon le 11/07/1942. Ils ne sont que 5 (dont 3 ouvriers spécialisés)! Le "train de la relève" repasse chaque mercredi en gare d'Avignon. En septembre 1942 le gouvernement de Vichy instaure le STO (Service du Travail Obligatoire, pour les hommes de 18 à 50 ans et les femmes de 21 à 35)... Beaucoup de jeunes entrent dans la clandestinité pour y échapper.

Au delà de la conduite et du suivi de trains de troupes et de permissionnaires Allemands, des trains de munitions, des trains de marchandises et de véritables "pillages" vers le Reich, les cheminots Français se trouvent également dans l'obligation de conduire hors de nos frontières les trains de prisonniers et de déportés, dont le célèbre train fantôme. Un sujet qui, aujourd'hui encore, suscite questions et polémiques quant au rôle de la S.N.C.F. et de ses agents durant le conflit.

Les cheminots au coeur de la bataille...

Revenons un peu en arrière... Le 1/11/1942, les Allemands envahissent la Provence. Les premiers trains blindés violent la ligne de démarcation. La S.N.C.F. ne peut s'y opposer. De nombreux trains de troupes affluent en gare d'Avignon qui est particulièrement encombrée, voire paralysée, par cet afflux soudain et imprévu de circulations à la destination pas toujours bien définie... L'afflux des trains est tel que cela oblige la S.N.C.F. à limiter à 24 trains / 24 heures les circulations vers Avignon et au delà. Soudain directement au contact de l'ennemi, de nombreux cheminots "basculent" dans la lutte. Le 11/11 un attentat à l'explosif est dirigé contre la voie ferrée à Cheval-Blanc. Le ton est donné. Des tracts sont distribués aux rotondes en décembre dans les placards des ouvriers et mécanos. Le couvre feu est instauré dés le 24 novembre. Seules certaines personnes sont autorisées à circuler de la nuit tombée jusqu'au matin. Les employés des services d'urgence, médecins, employés du gaz et autres cheminots requis pour les besoins du service et munis d'un brassard, ont l'autorisation de circuler.

Les distributions de tracts deviennent de plus en plus fréquentes et les attentats... De plus en plus efficaces. Ils se produisent tant en pleine ligne que dans les dépôts eux mêmes.. A Pertuis, à Avignon, les pont tournants sautent... Un peu partout voies et ouvrages sont endommagés ou détruits. Les cheminots se trouvant tout à la fois les auteurs et parfois les victimes de ces actions... A partir de là l'engrenage sabotage/répression se met impitoyablement en place... Des cheminots ou des civils sont arrêtés. Ils sont parfois déportés parfois fusillés. Toute la région est concernée jusque même sur la petite ligne du Buis. Toute circulation ferroviaire peut s'avérer un piège mortel pour les cheminots sui se trouvent pris entre plusieurs "feux"... Ceux des résistants, parfois ceux des alliés et ceux de l'occupant.

Et puis arrivent mai 44 et les bombardements aériens massifs des emprises ferroviaires en vue de la préparation des débarquements de Normandie et de Provence. Les ponts, les dépôts sont bombardés sans relache. Les cheminots de tous services sont une fois encore particulièrement vulnérables. Les trains sont mitraillés en ligne. bien que des blindages soient installés sur les locomotives il ne suffisent pas toujours à protéger le personnel de conduite des balles tirées par les avions.

AVIGNON DEPOT SNCF 1944

Dépôt d'Avignon 1944.

En juillet 1944, deux pionniers russes, enrôlés dans l'armée allemande et travaillant à la réfection des voies, tirent sur des gendarmes Français en gare d'Avignon marchandises.... Les 2 soldats pris de boisson y avaient été surpris en train de soutirer du vin de wagons foudre stationnés sur les voies... Etant donné l'état des deux hommes, il est fort probable qu'ils n'en étaient pas à leur coup d'essai. C'est finalement la police militaire allemande appelée en renfort qui reprend la situation en mains... La "pression" est extrême...

Dés février 1944, de nombreux cheminots allemands (appelés "Bahnhofs") sont dépêchés sur place en renfort. Les Allemands qui prévoient un durcissement de la situation dans les mois à venir mettent en place des militaires destinés à remplacer le personnel français en cas de défaillance grave (grèves, sabotages, rebellions...) tant dans l'exploitation des installations que dans la conduite des trains. Une centaine de ces "cheminots" sont affectés en Avignon. Mais ces hommes ne semblent pas être de véritables spécialistes du rail. Certains disent qu'ils n'ont de cheminot que l'uniforme qu'on leur a fait endosser. De plus, ces hommes, souvent originaires des pays de l'Est annexés par l'Allemagne, sont germanophobes et dans tous les cas peu enclins à travailler. Ils sont sensés travailler en parallèle avec le personnel S.N.C.F. pour apprendre le métier et être capable le moment venu de prendre la relève du personnel défaillant. Il va sans dire que le personnel français ne met pas grand empressement à faire partager son savoir faire... Avec l'augmentation des bombardements et sabotages, et sentant la fin proche, les autorités allemandes envoient un nouveau contingent de "bahnhofs". Ils parviennent en Avignon le 10/08/1944 et y occupent les bureaux de la gare des voyageurs. Par ailleurs depuis 1941 un système de garde des voies ferrées et emprises par des civils requis est instauré... Ce qui ne va pas sans poser de graves problèmes de sécurité.

Une 030 TU rescapée du débarquement en Normandie qui circule maintenant dans la campagne Provençale en tête de trains touristiques... (photo JL Bezet)

Le 21/08/44 le dernier train du service commercial entre en gare d'Avignon. Il arrive de Nîmes et a mis plus de 22 heures pour parvenir à destination. Toute circulation ferroviaire est arrêtée. Seuls les trains spéciaux allemands se hasardent sur les voies. Le 23 les cheminots allemands encore présents en Avignon quittent la gare par l'une de ces circulations spéciales... Le 26, les troupes U.S. entrent en Avignon. La Provence est en passe d'être libérée. Pour les cheminots c'est le début d'un nouvelle "aventure". Si la coexistence avec l'occupant allemand était difficile, celle avec le "libérateur" américain ne le sera pas moins. Les soldats U.S. débarquent avec leur propre matériel ferroviaire et leurs équipes de conduite... qui ne cohabitent pas facilement avec celles de la S.N.C.F.. Les méthodes sont souvent radicalement opposées. Un corps d'armée spécifique prend même les gouvernes du chemin de fer. D'autres militaires se rendent parfois coupables de certains agissements peu scrupuleux dans les trains ou dans les gares. Tels ces soldats U.S. qui, surpris en train de dérober des denrées alimentaires en gare d'Orange en décembre 1944, n'hésitent pas à molester le chef de gare. Mais bien vite la situation se normalise et chacun saura tirer parti des "forces" de ses équipiers. Le 30 août le service est rétabli entre Avignon et Cavaillon par le train de 17 H 30. Le premier train de voyageurs circule en direction d'Orange 8 jours à peine après la libération d'Avignon... C'est aussi l'arrivée d'un matériel nouveau, neuf et performant... Les fameuses 141 R débarquent à Marseille, les 030 TU assurent les triages. des milliers de wagons sont livrés en kit et assemblés en France...

Une double traction de 141 R pour un train spécial... Près de 60 ans le séparent de l'arrivée de ces "braves Américaines" sur le sol Français.

Une victoire amère... Un bilan lourd...

Ces événements cauchemardesques prennent fin avec le mois d'août. Les alliés pénètrent en Avignon le 26. Les occupants pour leur part ont entamé leur retraite depuis le 20. Pour beaucoup par voie ferroviaire. De nombreux trains d'Allemenads ont quitté Avignon.

Le 8/05/1945 l'Allemagne nazie capitule. L'un des conflits les plus terribles de l'humanité prend fin, tout au moins en Europe. Les années de guerre éloignées, l'activité normale reprend peu à peu ses droits et chacun revient autant que possible à une vie "comme avant"... Mais le pays et le réseau sont dans un état de délabrement avancé, pis encore que celui laissé par la première guerre. Le chemin de fer a payé un lourd tribut à ces longues années de guerre. Le matériel roulant a été réquisitionné par les armées Allemandes et emporté hors de France, jusqu'en Russie parfois... Le matériel restant est "à bout de souffle" pour celui encore en état de rouler, le reste est irrémédiablement détruit. C'est pour pallier ce déficit que du matériel neuf est importé en grande quantité. Les infrastructures, gares, ouvrages d'art sont en grande partie inutilisables. Quant au personnel s'il ne manque pas de courage il est affaibli par ces longues années et réduit en nombre (8 938 morts et 15 977 blessés dans les rangs de la S.N.C.F.). Les finances de la S.N.C.F. comme celle de l'Etat sont exsangues... Mais les cheminots vont s'atteler à cette incommensurable tâche et remettre avec une rapidité exemplaire le réseau en état de fonctionnement. Le rail est le seul moyen de transport de "masse" permettant au pays de se relever de ses cendres. Mais il faudra de longues années avant de voir la fin de l'usage de tickets de rationnement...

Le monument aux morts du dépôt d'Avignon.

Les cheminots dans la reconstruction...

Après avoir résisté, combattu, les cheminots vont devoir s'atteler dans des conditions extrêmemnt difficiles à la remise en fonctionnement d'un réseau en ruines... Le temps de travail est allongé démesurément. Les conditions d'existance sont difficiles mais ils vont s'atteler à cette incommensurable tâche. Le rail est le seul moyen de transport de "masse" permettant au pays de se relever de ses cendres. Mais il faudra de longues années avant de voir la fin de l'usage de tickets de rationnement... Tout cela ne se fera pas sans difficultés et des conflits sociaux ne tarderont pas à se produire.

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Les documents et photos illustrant cet article sont issus de la collection de l'auteur (photos Bézet, SNCF, X)...



19/06/2008
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